Le Harem politique, le prophète et les femmes

MERNISSI ( Fatima ) .

 – Le Harem  politique, le prophète et les femmes.

 Paris ,  Albin Michel, 1987, 21 c m , 293 p.

Dan cet ouvrage magnifique, F. Mernissi nous invite à un voyage dans le temps pour retrouver derrière l’écran de la « mémoire-histoire » une « mémoire-souvenir » et y lire comment s’est constitué historiquement le lien des femmes au politique dans l’islam. L’auteur se livre à une véritable enquête serrée et sérieuse sur une des sources de la pensée islamique la Sunna du Prophète, c’est-à-dire les faits et dires de Mohamed, consignés dans les Hadiths. Avec un courage admirable pour l’effort et la quantité de travail, une  honnêteté intellectuelle stimulante, en  utilisant les sources autorisées des plus grands  auteurs  musulmans, sans  forcer les textes F. Mernissi va  nous livrer des résultats  étonnants. Etonnants non pas tant du point de vue de ceux ou celles qui savaient déjà tout,  et qui n’ont jamais douté que les Hadiths offraient une trop belle occasion pour servir les  intérêts particuliers de tel ou tel monarque ou de tels ou tels groupes politiques, mais  étonnants en ce que cette pratique de  manipulation » et de falsification est minutieusement démontrée en travaillant sur les matériaux mêmes, utilisés par les manipulateurs. Ce qui fait l’intérêt et la force de cet ouvrage, c’est qu’il se déroule à l’intérieur de l’Islam,  sur le terrain  concret des conflits et du mouvement contradictoire qui n’a jamais cessé  d’opposer les musulmans depuis la fondation de l’Islam. Ce qui en fait la force c’est d’être  produit par une femme.

Pour comprendre pourquoi les femmes ont été barrées du pouvoir politique. L’auteur  va procéder au repérage d’une série d’indices contenus dans les Hadiths en cherchant à  éclairer les circonstances de leur production e t  les qualités de  leurs  auteurs  dans  la  chaîne de transmission (Isnad).  Ce repérage sera  confronté à tous les documents  disponibles sur  les pratiques du Prophète, son rapport à ses  femmes et  aux femmes, l’organisation de l’espace privé/public. De cette confrontation va se faire jour un résultat accablant pour l’histoire officielle des musulmans. De l’ouverture inaugurée par  le  fondateur de l’Islam, il ne restera rien qu’une accumulation de faits et dires qui tentent  de recouvrir la radicalité des réformes proposées, plus, cette confrontation révèle que c’est  à une véritable « violence des textes sacrés que se sont livrés depuis des siècles tous ceux  qui ont utilisé les Hadiths pour exclure les femmes du public, au nom d’une pseudo-fidélité au prophète.

« Selon celui qui l’utilise le texte sacré peut être une aire d’évasion ou une clôture  infranchissable » (p. 84). C’est à franchir  les clôtures, au  moins à les déplacer, que  F. Mernissi va s’appliquer, en renouant  avec les méthodes rigoureuses des premiers  recenseurs de Hadiths.

 D’après un des premiers Imanis (Imam Malik Bnu Anas) qui font  autorité en matière d e science religieuse, il ne suffit pas (d’avoir vécu à l’époque du  Prophète pour devenir source de  Hadiths. (p. 78).  Encore fallait-il réunir des critères  d’ordre intellectuel et  moral. C’est ainsi que Abu-Bakra, auteur  du Hadith  justifiant  l’exclusion des femmes du  politique, est  disqualifié parce qu’il a été l’objet de sanctions  pour faux témoignage!

Poursuivant son enquête, F. Mernissi va ainsi débusquer plus d’un auteur  dont il  faut rejeter la transmission pour cause de misogynie flagrante.  En contradiction avec la  pratique du Prophète.

 

 

« L’un  des thèmes  constants  de  conflits en Islam  dès l’origine est  le  comportement vis-à-vis de  l’acte  sexuel et  des  menstrues : sont-ils source de souillure? » a  (p. 95). L’auteur découvre  qu’un  autre rapporteur de plusieurs Hadiths sur  le rituel de purification, et le Hadith sur l’assimilation des femmes-à l’âne et  au chien, « qui interrompent la prière s’ils passent devant le  croyant, s’interposant  entre lui  et la  Qibla  (direction  de la Mecque) », bien que disciple du  Prophète, a profité  de cette position pour tout simplement fabriquer ces propos et  les  attribuer  au  Prophète. Toutes  ces «découvertes » et d’autres  encore ne sont pas faites  en  exhibant des sources  jusque  là  inaccessibles. mais  par   un  effort méticuleux  de lectures de toutes les sources existantes sur  la scène  de la falsification  et  au terme de ce travail passionnant,  guidé par le besoin de comprendre et  appuyés d’une solide connaissance de l’abondante production de la science religieuse, il n’y a pas de coups de théâtre, pas de témoins surprise de dernière minute. L’exclusion ferme et sans  recours des femmes  du  politique  par   l’Islam,  est   l’œuvre  « humaine   trop humaine »  de bons musulmans  qui  ont  refusé  les  possibilités  extraordinaires d’ouverture  de son fondateur. Qu’il  s’agisse de la  fixation sur  le  hidjab,  de l’expulsion des femmes de  la Mosquée, lieu de culte mais aussi espace public de rencontres et de débats politiques, du rapport au corps des femmes comme source de  pollution … tous ces points sont  liés entre  eux  et  enracinés davantage dans  la  Jahilia  (période pré-islamique) que dans la Sunna du Prophète. Et  c’est à clôturer  le  mouvement  social où  les femmes  commençaient à prendre toute leur  place pour  élargir leurs droits  politiques  et économiques,  à combattre le  danger  potentiel  que représentait une telle force si les réformes proposées par Mohammed étaient approfondies et partagées  avec les femmes, que toute l’histoire du monde musulman  telle  qu’elle domine, s’est appliquée à oublier le  foisonnement de cette période, faire dire au Prophète des paroles en  contradiction  évidente  avec  sa   vie, légitimer des  pratiques  que Mohammed  aurait  désavouées de son vivant.

Cependant, si  l’ouvrage  de  F.  Mernissi est  incontestablement  une  pièce maîtresse versée  au   dossier de  l’étude  des  liens  entre  femmes  et   politique  dans  l’Islam,  il serait dangereux de croire que l’utopie des femmes est  enfermée définitivement dans cet âge d’or de l’Islam  premier, où le Prophète séduisant et  séducteur était un allié sûr  et  sincère. La  période que  l’auteur  nous  a  retracée  est une  période  trop  courte,  les  acquis  trop fragiles  pour  qu’ils  puissent  constituer  des points  d’appui  solides  pour  rentrer  dans  l’histoire.  II  est  aussi urgent et  nécessaire de  « lever  les voiles  de nos contemporains qui maquillent  le  passé pour nous voiler  notre  présent » que de rassembler nos forces pour élaborer  l’avenir,  quitte  à prendre le chemin des écoliers. Rabia ABDELKRIM- CHIKH

Source : http://aan.mmsh.univ-aix.fr/volumes/1986/Documents/biblio-critique.pdf

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